• Camille Paschal

“Tu es trop jeune pour comprendre”

“Jeunes et cons, vieux et fous" ? Et si les jeunes étaient moins bêtes que certains pensent ? Les écouter, ça peut avoir du bon.


Qui n’a jamais entendu cette phrase : “Tu es trop jeune pour comprendre” ? Hé oui, pour certains “boomers”, nous serons toujours trop inexpérimentés, toujours trop naïfs, jamais assez âgés. Les vieux sont-ils plus intelligents que nous ? L’âge serait-il corrélé à la raison? Mystère ! Mais puisque c’est un facteur que nous ne pouvons pas changer, pourquoi ne pas essayer de le transformer en une force ?


Faire taire la jeunesse


À quel âge a-t-on le droit de s’exprimer ? À quel âge notre parole est-elle légitime ? Qu’ils aient 17 ou 25 ans, les jeunes que nous avons interrogés se sentent écartés des débats et des discussions dans leur propre famille. Politique, travail, racisme, islamophobie, crise économique, inégalité des salaires, climat, féminisme, de nombreux sujets sont concernés.


“Ils [les membres de ma famille] me disent que "je suis trop jeune pour comprendre", "tu comprendras plus tard, tu es encore naïve". Parfois, je ne peux même pas me joindre au débat puisqu’ils ne s’adressent pas à moi. Pour eux, mon âge est un inconvénient, car je manque d'expérience, je ne connais pas encore la vie, je n'y connais rien” nous explique Céline, 19 ans. À 19 ans on peut voter, se marier, travailler et créer son entreprise. Est-on encore trop jeune pour participer à un débat ? Rien ne le justifie, d’autant plus que “les jeunes ont un niveau d’éducation plus élevé que la moyenne, ils sont en général plus informés” nous enseigne Olivier Galland, sociologue.


Même discours dans la famille de Selma, 21 ans, en licence d’histoire et passionnée par le Moyen-Orient et le monde arabe. "On m'a dit que j’étais trop jeune pour comprendre le monde ou l'histoire politique, car ce sont des connaissances qu'on acquiert en vivant”. L’argument de la naïveté et du jeune âge ne sert-il pas à couper court au débat ? Même avec le meilleur raisonnement du monde, comment se défendre face à une personne plus âgée qui vocifère : “Tu es jeune, tu ne connais rien à la vie, tu crois tout savoir, mais tu ne sais rien” comme l’a vécu Alan, 17 ans ? Quel est le poids de notre parole si elle n’est pas écoutée, car jugée trop naïve ?


“Si on ne veut pas écouter la parole des jeunes alors il ne faut pas leur permettre de voter” explique Olivier Galland.

Un sentiment de colère


Impuissants au sein de leur famille, les jeunes se retranchent et se taisent. “Quand mon point de vue n'est pas pris en considération, j'ai l'impression qu'on se moque de mon intelligence, et cela ne me plaît pas du tout” précise Selma. Les débats ratés menant trop souvent à des disputes, les adolescents préfèrent éviter le conflit en mettant de côté les sujets qui fâchent. Pour Céline, “je finis par me taire et ne plus parler du repas, car je sais qu'on ne m'écoutera pas comme ils s'écoutent entre eux. Je suis très frustrée et ça me donnerait presque envie de pleurer de voir à quel point je suis mise à l’écart à cause de mon âge”. Et à Alan d’ajouter: “ce n’est pas parce que je suis jeune que je n’ai pas de connaissances ou d’opinion”.


Comment expliquer ces réactions de la part des adultes ?


“Il y a toujours eu cette difficulté de communication entre les générations. Les adolescents ont le sentiment que leur parole n’est pas prise au sérieux. Ils ont acquis certaines compétences, mais ne sont pas considérés comme de futurs adultes” éclaircit Marie Danet, psychologue. D’autant plus, que de nos jours, il y a une sorte de recul de l’âge adulte : les jeunes vivent plus longtemps chez les parents à cause de longues études, n’arrivent pas à être indépendants financièrement. Elle ajoute : “la société a aujourd'hui un regard qui change au sujet des jeunes adultes. La période de l'adolescence est beaucoup plus floue, elle commence plus tôt et finit plus tard, les jeunes adultes sont considérés comme des “vieux ados”. Cela les dessert en termes de crédibilité”.


D’accord, mais peut-on expliquer à la lumière de cette seule hypothèse les réactions parfois violentes des adultes envers le discours des jeunes ? Pour la psychologue, l’une des interprétations possibles est la suivante : “les générations plus âgées n’ont pas forcément envie d’être confrontées aux défis qui se présentent actuellement, en parler c’est admettre qu’il y a des problèmes”. Peut-être les vieux ont-ils peur de voir la réalité en face ou l’impression d’être accusés par les jeunes. Après tout, ceux-ci manifestent contre une société dont ils ont hérité et qui ne leur convient pas. Mis en cause, les adultes réagissent en attaquant.


"Aux âmes bien nées, La valeur n’attend point le nombre des années." Corneille, le Cid.

Écoutez-nous !


Selma “trouve que le fait de ne pas avoir assez donné la parole aux jeunes aux générations précédentes va renforcer ce comportement. Ces générations vont le reproduire et si on n’écoute pas plus les jeunes, ce cercle vicieux continuera”. “L’âge ne rend pas les propos de la personne plus véridiques. L’avis des jeunes compte, il existe des ignorants partout et ce n’est pas l’âge qui nous détermine” renchérit Céline. “Pour moi les jeunes apportent un regard neuf sur le monde. Nous les adultes, on reste sur nos bases, et les jeunes viennent bousculer nos idées reçues et nous faire comprendre leur point de vue. Sauf qu'on est trop con pour les écouter. Alors que sincèrement, je suis estomaquée de voir comment les enfants d’aujourd’hui ont compris notre monde bien plus rapidement que nous” ajoute Estelle, 25 ans.

Marie Danet, psychologue, partage le même avis “C’est dommage que les jeunes ne soient pas plus écoutés, car ils peuvent faire preuve d’une grande lucidité puisqu’ils sont exempts du passif de leurs aînés. Il est toujours regrettable de se priver des échanges, quels qu’ils soient. Chacun peut offrir quelque chose de différent. Les plus âgés apportent l’expérience, les plus jeunes, des solutions plus innovantes, plus neuves. Il y a aussi le principe d’arrogance de la jeunesse : plus on est jeune, moins on a conscience des risques et les idées sont plus téméraires et audacieuses”.


Et si, enfin, on essayait de convaincre les vieux d’écouter ce que les jeunes ont à dire ?